«Il croit dans sa folie, qu’il faut que devant lui tout d’abord s’humilie». BOIL. Sat. V.
La poignée de main noue et dénoue la boucle des rencontres. Geste à la fois curieux et trivial dont on dit fort justement qu’il s’échange ; n’est-il pas en effet la forme la plus simplifiée du contrat social ? Ces complaisances, le regard les ignore, il méconnait l’échange. Mis en présence, les yeux se troublent comme s’ils devinaient dans les pupilles qui leur font face leur reflet vide et privé d’âme ; à peine se sont-ils frôlés, déjà ils glissent et s’esquivent, leurs lignes de fuite vont en un point virtuel se croiser, traçant un angle dont l’ouverture exprime la divergence, le désaccord fondamentalement ressenti.
Tu veux me casser la jambe? demande Épictète à son Tyran, eh bien, casse-la moi, mais moi, mon vrai moi fait de pure volonté, tu ne le toucheras même pas, il est bien au-delà de ce que tu peux atteindre. Beckett le résume d’une formule parfaite : «frappez toujours, je suis au-dessous de ça». C’est une politique apparente de la dérision. Mais en vérité, c’est une stratégie de la ténacité car on n’est jamais sauvé alors que par les plus faibles d’entre soi.
Oui, il n’y a de construction possible que sur la base du désespoir individuel et sur la base de son dépassement : les efforts entrepris pour maquiller ce désespoir et le manipuler sous un autre emballage suffiraient à le prouver. La blessure restera aussi profonde que le complexe enfoui dans les méandres psychologiques de l’esclave devenu maître. Pris entre deux exercices qui se manifestent sumultanément, l’acte d’humilier autrui semble une médication post-liberté dont le besoin se fait ressentir à chaque fois que l’image de l’esclave se reflète sur le miroir de l’autre intrinséquement libre. Étant supposé que notre égoïsme naturel nous pousse d’abord à nous faire du bien sans se préoccuper des conséquences que cela a pour les autres, l’éducation, par le biais du surmoi et de l’idéal du moi, va nous apprendre à penser collectif et à pouvoir s’identifier à l’autre afin de ne pas lui nuire. L’esclave-maître ayant reçu cette même éducation mais déformée par le regard de l’autre tout le long du processus, n’arrivera jamais à faire effacer ce souvenir.
Et pour atténuer la douleur qui le ronge sporadiquement, il humilie sublimement - lorsque l’occasion se présente - ceux, devenus conjoncturellement, ses valets. En agissant inconsciemment ainsi, il croit extiper à la racine, cette injustice qu’il avait subie. Les tyrans d’aujourd’hui ne sont-ils pas la descendance de pîtres esclaves?